Faut-il vraiment attendre 300°C pour sortir les vaches ?
Depuis plusieurs années, les cumuls de température sont devenus un repère largement utilisé pour suivre l’avancement de la saison des prairies. Dans de nombreux bulletins techniques, on retrouve des seuils assez précis : autour de 200 à 250 °C cumulés pour le démarrage de la végétation, et 300 à 350 °C cumulés depuis le 1er février pour envisager la mise à l’herbe.
Ce type d’indicateur a un avantage évident : il est simple, facile à diffuser et permet de comparer l’avancement d’une année par rapport à une autre. Pour suivre la saison ou anticiper certains stades de développement des graminées, les cumuls thermiques sont donc un outil intéressant.
Mais lorsque l’on regarde ce qui se passe réellement sur le terrain, une question se pose rapidement : cet indicateur est-il vraiment pertinent pour décider de la mise à l’herbe ?
Les cumuls de température : un indicateur utile… mais très simplifié
Les cumuls de température, aussi appelés degrés-jours, sont devenus un repère largement utilisé pour suivre l’avancement de la saison des prairies. On retrouve régulièrement des repères comme :
200 à 250°C : démarrage de la végétation
300 à 350°C : mise à l’herbe
500°C : déprimage
Ces seuils sont généralement calculés à partir du 1er février pour les prairies.
Sur le papier, le principe est simple : additionner les températures journalières pour estimer l’énergie thermique disponible pour la croissance des plantes.
Mais derrière cette apparente précision se cache en réalité un indicateur extrêmement simplifié.
1.1 Un indicateur climatique, pas un indicateur de pousse
Le cumul thermique mesure avant tout l’avancement climatique de la saison.
Autrement dit, il permet de dire si l’année est :
en avance
dans la moyenne
ou en retard.
Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il décrit correctement la croissance réelle de la prairie.
La production d’herbe dépend en réalité d’un ensemble de facteurs :
température du sol
rayonnement
humidité
disponibilité en azote
structure du sol.
Le cumul thermique ne prend en compte qu’un seul de ces facteurs.
1.2 Un repère statistique, pas une règle agronomique
Les seuils de 200, 300 ou 500°C ne sont pas des lois biologiques.
Ce sont avant tout des repères statistiques, construits à partir de moyennes climatiques observées sur plusieurs années.
Ils fonctionnent relativement bien à l’échelle d’un territoire pour suivre l’évolution d’une saison.
Mais appliqués à l’échelle d’une exploitation, ils peuvent être très décalés de la réalité.
Certaines années, la prairie redémarre clairement alors que les cumuls sont encore faibles.
À l’inverse, il arrive aussi que les seuils annoncés soient atteints alors que la croissance reste très limitée.
1.3 Le problème commence quand on utilise cet indicateur pour décider
Suivre l’avancement d’une saison et décider de la mise à l’herbe sont deux choses très différentes.
Le cumul thermique peut donner une indication sur le climat.
Mais il ne dit rien sur :
l’état du sol
la portance des parcelles
la quantité d’herbe disponible
l’organisation du pâturage.
Autrement dit, il décrit la météo, pas les conditions réelles de pâturage.
C’est précisément pour cette raison que l’utilisation des cumuls de température comme déclencheur de la mise à l’herbe pose problème.

Température du sol
La température du sol, à 145° de cumul de température.
L’activité a déjà démarré.
Pourquoi les cumuls thermiques sont un mauvais critère pour décider de la mise à l’herbe
Si les cumuls de température sont intéressants pour suivre l’avancement de la saison, leur utilisation comme déclencheur de la mise à l’herbe pose plusieurs problèmes. Sur le terrain, cet indicateur se révèle souvent décalé par rapport aux conditions réelles de pâturage.
2.1 Le cumul thermique additionne le passé, la prairie réagit au présent
Le premier problème des cumuls de température est qu’ils additionnent toutes les températures depuis une date de départ, souvent le 1er février.
Or la prairie ne réagit pas à une moyenne de la météo passée. Elle réagit surtout aux conditions des derniers jours.
On peut par exemple observer deux situations très différentes :
– un hiver relativement doux qui permet d’atteindre rapidement 300°C cumulés, mais avec des sols froids et peu de croissance réelle
– à l’inverse, une période courte mais très douce (10 à 15 jours avec des températures élevées) qui déclenche réellement la reprise de croissance alors que les cumuls restent encore relativement faibles.
Dans ces situations, le cumul thermique peut donc donner une image trompeuse de la dynamique réelle de la prairie.
2.2 La croissance des prairies dépend surtout de la température du sol
La reprise de croissance des prairies est avant tout liée à la température du sol.
Lorsque le sol dépasse environ 6 à 8°C, plusieurs processus essentiels redémarrent :
– l’activité racinaire des plantes
– la minéralisation de l’azote par les micro-organismes
– la croissance des feuilles.
Autrement dit, c’est souvent le réchauffement du sol qui marque le véritable début de la saison de pousse.
Or les cumuls thermiques sont calculés à partir de la température de l’air, qui peut parfois évoluer très différemment de celle du sol.
Il est donc tout à fait possible d’avoir :
un cumul thermique relativement faible
mais un sol déjà suffisamment chaud pour relancer la croissance.
2.3 Le cumul thermique ignore complètement le système de pâturage
La date de mise à l’herbe dépend aussi fortement du système d’élevage et de gestion du pâturage.
Dans un système peu pâturant, on attend souvent :
un stock d’herbe important
une croissance bien installée.
À l’inverse, dans un système très pâturant, il est fréquent de démarrer la saison avec :
peu d’herbe disponible
une rotation très longue
une complément alimentaire.
Dans ce cas, la mise à l’herbe sert surtout à lancer la première rotation et piloter la pousse de printemps.
Le cumul thermique ne prend évidemment pas en compte ces choix de gestion.
2.4 Les systèmes très pâturants ne s’appuient pas sur ce critère
Dans les régions où le pâturage est le plus développé, la décision de mise à l’herbe ne repose généralement pas sur les cumuls de température.
Les éleveurs s’appuient plutôt sur des critères très concrets :
état du sol
quantité d’herbe disponible
surface accessible
organisation de la rotation.
Ces indicateurs ont l’avantage d’être directement liés aux conditions réelles de pâturage.
Ce constat amène donc une question simple :
si les cumuls de température ne suffisent pas à décider de la mise à l’herbe, quels sont les indicateurs réellement utiles pour prendre cette décision ?

« Sortir pour rien »
Même avec très peu d’herbe les vaches travaillent le végétal pour leur propre seconde rotation
Les indicateurs réellement pertinents pour décider de la mise à l’herbe
3.1 La température du sol : le vrai déclencheur de la pousse
La reprise de croissance des prairies est d’abord liée au réchauffement du sol.
Lorsque la température du sol dépasse environ 6 à 8°C, plusieurs processus biologiques redémarrent :
– l’activité racinaire des plantes
– la minéralisation de l’azote par les micro-organismes du sol
– la croissance des feuilles.
À partir de ce moment-là, la prairie entre réellement dans sa phase de croissance.
Cela signifie qu’une période relativement courte de temps doux peut suffire à déclencher la reprise de la végétation, même si les cumuls thermiques restent encore relativement faibles.
Dans la pratique, le réchauffement du sol constitue donc un signal beaucoup plus direct du démarrage de la saison de pousse.
3.2 La portance du sol : la condition pour sortir les animaux
Même si la prairie commence à pousser, la mise à l’herbe reste conditionnée par la portance du sol.
Des sols trop humides peuvent entraîner :
du tassement
l’arrachage des plantes
une dégradation durable de la structure du sol.
Il est donc essentiel de vérifier que les parcelles sont suffisamment portantes avant de sortir les animaux.
Un test simple consiste par exemple à observer :
la profondeur de l’empreinte laissée par le pied
la résistance du sol au passage.
Dans de nombreuses situations, la portance est le facteur qui détermine réellement la date de mise à l’herbe.
3.3 Le stock d’herbe disponible
Le troisième critère concerne la quantité d’herbe disponible au moment de la sortie.
Cette évaluation peut se faire de différentes façons :
observation de la hauteur d’herbe
estimation de la biomasse disponible.
3.4 La surface accessible et la rotation de printemps
Enfin, la mise à l’herbe doit également tenir compte de l’organisation du pâturage sur l’ensemble de la surface disponible.
L’objectif est d’éviter que les animaux ne reviennent trop rapidement sur les premières parcelles pâturées.
Au début du printemps, la croissance de l’herbe reste encore relativement lente. Il est donc souvent nécessaire de viser des rotations longues, parfois de l’ordre de 40 à 60 jours, afin d’accompagner la montée progressive de la pousse.
En pratique, la décision de mise à l’herbe repose donc sur la combinaison de plusieurs indicateurs complémentaires :
la température du sol
la portance
le stock d’herbe disponible
la surface accessible et la rotation envisagée.
Ces critères ont un avantage majeur : ils sont directement liés aux conditions réelles de pâturage sur l’exploitation.
Conclusion
Les cumuls de température sont devenus, au fil du temps, un repère largement diffusé pour suivre l’avancement de la saison des prairies. Utilisés dans ce contexte, ils restent un indicateur agronomique intéressant : ils permettent de comparer les années, d’observer l’avance ou le retard du printemps et d’anticiper certains stades de développement des graminées.
En revanche, utiliser un seuil de cumul thermique — par exemple 300°C depuis le 1er février — comme déclencheur de la mise à l’herbe est beaucoup plus discutable.
La décision de sortir les vaches dépend en réalité de facteurs beaucoup plus directement liés aux conditions de terrain :
– le réchauffement du sol, qui marque le véritable démarrage de la croissance
– la portance des parcelles, indispensable pour éviter de dégrader les prairies
– le stock d’herbe disponible
et la surface accessible pour organiser la première rotation.
Autrement dit, les cumuls de température peuvent être utiles pour suivre la saison, mais ils ne doivent pas remplacer l’observation du sol et de la prairie.
En pâturage, la décision ne se prend pas à partir d’un chiffre unique : elle repose avant tout sur la capacité à lire ce qui se passe réellement dans les parcelles.







