Faire le bilan de sa saison de pâturage : Mesurer permet d’avancer uniquement avec un bon diagnostic
- Thomas MAUGER
- 17 oct.
- 10 min de lecture
La fin de la saison de pâturage marque toujours une étape importante dans les systèmes herbagers. Les animaux regagnent progressivement les bâtiments, les rotations s’allongent ou s’arrêtent, et l’année fourragère touche à sa conclusion. C’est le moment idéal pour prendre un peu de recul et analyser la saison écoulée grâce à un bilan de pâturage bien construit.
Ce bilan n’est pas une simple formalité : c’est une véritable étape stratégique. Il permet d’objectiver les performances de l’année, de comprendre les écarts entre le potentiel de la ferme et les résultats obtenus, et surtout de poser les bonnes bases pour la saison suivante.
Pour cela, trois leviers complémentaires sont particulièrement efficaces :
· la comparaison de la courbe de pousse réelle avec une courbe théorique régionale, pour comprendre les dynamiques de pousse et identifier les périodes clés où des marges de progrès existent ;
· l’analyse d’un petit nombre d’indicateurs simples par hectare, comme le rendement matière sèche, la production laitière et le nombre de jours de pâturage effectifs, pour mesurer la performance globale du système herbe ;
· et enfin, la mise en perspective stratégique, pour transformer ces observations en décisions concrètes pour 2026.
Cet article propose une méthode structurée et reproductible pour réaliser ce bilan, en quatre étapes. Elle peut être mise en œuvre rapidement, mais elle apporte une lecture fine de la saison, très utile aussi bien pour les fermes en progression que pour les systèmes déjà bien rodés.
1. Pourquoi faire un bilan de saison ?
Dans les systèmes herbagers performants, en France comme à l’étranger, le bilan de saison est une étape incontournable du cycle annuel. C’est le moment où l’on passe d’une logique quotidienne de conduite — souvent très prise par l’urgence — à une lecture globale et structurée de l’année.
Faire ce bilan, ce n’est pas “regarder dans le rétroviseur pour se faire plaisir” : c’est une démarche stratégique qui permet de comprendre, mesurer et progresser.
1.1. Mettre en perspective la saison écoulée
Chaque année apporte son lot de particularités : un printemps précoce ou tardif, une période estivale sèche ou au contraire humide, une repousse d’automne plus ou moins marquée… Ces éléments influencent directement la pousse de l’herbe et la conduite du troupeau.
Le bilan de saison permet de replacer tous ces événements dans une chronologie claire, et de les relier à des données techniques (pousse, production, valorisation). Cela aide à comprendre pourquoi certains choix ont bien fonctionné… ou non.
1.2. Identifier les marges de progrès concrètes
Plutôt que de se contenter d’impressions (“ça a moins bien poussé que d’habitude”, “on a manqué d’herbe en été”), le bilan structure l’analyse et permet d’identifier précisément les périodes ou leviers techniques à retravailler :
Date d’ouverture de la rotation,
Fertilisation printanière ou automnale,
Organisation de la fauche,
Chargement ou gestion estivale…
👉 C’est souvent dans ces détails que se cachent les plus gros gains possibles pour la saison suivante.
1.3. Valoriser les réussites et capitaliser
Le bilan ne sert pas uniquement à pointer ce qui n’a pas marché. Il permet aussi de mettre en valeur les points forts : une rotation de printemps bien calée, une excellente valorisation automnale, une infrastructure efficace qui a bien tenu malgré une météo compliquée…
Cette reconnaissance est importante : elle permet de pérenniser les bonnes pratiques et de les partager au sein d’un groupe ou d’une équipe.
1.4. Préparer la saison suivante sur des bases solides
Enfin, le bilan est la première pierre de la planification de la saison suivante. C’est à partir de cette analyse qu’on peut fixer des objectifs techniques et économiques réalistes :
Adapter le chargement,
Revoir les dates clés de la rotation,
Identifier les aménagements à prioriser,
Ajuster les pratiques de fertilisation ou de gestion estivale.
👉 En résumé : faire un bilan, c’est remplacer l’instinct par une méthode. C’est ce qui permet de progresser durablement, surtout dans des contextes climatiques de plus en plus variables.

2. Comparatif courbe de pousse réelle vs courbe théorique régionale
La courbe de pousse est l’un des outils les plus puissants pour analyser une saison de pâturage. Elle permet de visualiser la dynamique de production d’herbe semaine après semaine, et de la comparer à un potentiel de référence propre à la région.
Cette approche, largement utilisée dans les systèmes pâturant, donne une lecture simple mais extrêmement riche : elle permet d’identifier les périodes où la ferme a été au-dessus, dans la moyenne ou en dessous de ce que le climat local permettait réellement.
2.1. Pourquoi comparer à une courbe régionale ?
Chaque région a une dynamique de pousse typique, liée à sa pluviométrie, ses températures et sa durée de végétation.Dans le Doubs par exemple :
La pousse démarre souvent entre fin mars et début avril.
Le pic printanier est atteint autour de la mi-mai.
L’été marque une pause plus ou moins marquée selon l’altitude et la pluviométrie.
Enfin, l’automne apporte fréquemment une deuxième période de pousse importante si les conditions restent douces.
Comparer la courbe réelle de votre exploitation à cette courbe théorique régionale permet de :
📈 Identifier les écarts de conduite : par exemple, une ouverture trop tardive au printemps peut entraîner une perte de plusieurs centaines de kg MS/ha non valorisés.
🌦 Mesurer l’impact de la météo locale : sécheresse plus longue que la moyenne, gelées tardives, automne exceptionnellement doux…
🧭 Mettre en lumière les marges de progrès structurelles : fertilisation, chargement, taille des paddocks, infrastructure d’abreuvement ou d’accès, etc.
2.2. Comment construire la comparaison
Choisir la courbe théorique régionale adaptée
Basée sur la zone géographique et l’altitude.
Elle peut venir d’une Chambre d’agriculture, de références Opti’Pâture ou d’un outil comme ta courbe de planification.
L’objectif est d’avoir une base stable, utilisée chaque année pour pouvoir comparer dans le temps.
Construire la courbe réelle de la ferme
À partir de mesures hebdomadaires (herbomètre, estimation par paddock, ou outil de suivi).
Même si les mesures ne sont pas parfaites, une régularité dans la méthode suffit pour dégager des tendances fiables.
On peut utiliser soit la pousse hebdomadaire, soit la courbe cumulée.
Superposer les deux courbes et lire les écarts
Segmenter l’année en trois périodes clés : printemps, été, automne.
Repérer les zones où la courbe réelle est au-dessus ou en dessous de la référence.
Noter les écarts significatifs et chercher les causes techniques ou climatiques.
2.3. Exemple concret (Jura – 700 m)
Sur une exploitation laitière suivie en 2025, la courbe réelle a été nettement au-dessus de la référence régionale en avril (environ +15 %).👉 Raison identifiée : une ouverture de rotation avancée de deux semaines, pour profiter des conditions climatiques propices. L’herbe a toujours été maintenue à un stade optimal. Mais le sec précoce de début juin sans réelles bonne périodes de fauche avant n’a pas permis de réintégrer des parcelles dans la rotation assez tôt, et a obligé à courir après l’herbe jusqu’à l’automne.

2.4. "4 questions pour lire sa courbe"
Ai-je ouvert ma rotation au bon moment ?
Ai-je anticipé correctement le pic printanier ?
Comment s’est passée la période estivale par rapport à la moyenne ?
Ai-je su exploiter la pousse automnale au maximum ?
👉 Cette analyse donne une vision structurée de la saison, qui permet ensuite de relier les écarts observés aux indicateurs économiques (production/ha) et aux leviers techniques pour l’année suivante.
3. Indicateurs de production par hectare
La comparaison des courbes de pousse donne une excellente lecture de la dynamique de production d’herbe. Pour aller plus loin et évaluer la performance globale du système, il est utile de s’appuyer sur quelques indicateurs simples calculés à l’hectare.
Ils permettent de passer d’une approche “au feeling” à une mesure objective de la productivité des surfaces en herbe. Ce sont aussi des indicateurs qui se comparent facilement d’une année sur l’autre ou entre exploitations suivies dans un même groupe.
3.1. Rendement matière sèche par hectare
👉 Formule simple :
Rendement MS/ha=Total de matière sèche produite ( pâturage + fauche) / Surface du bloc analysé
Ce total inclut :
la pousse réellement consommée au pâturage,
la matière sèche récoltée en fauche sur ces mêmes surfaces,
et éventuellement les repousses d’automne valorisées.
⚠️ Il faut bien distinguer la matière sèche produite (pousse totale) de la matière sèche valorisée (poussée réellement consommée ou récoltée à un bon stade).
Dans le massif jurassien, les ordres de grandeur observés sont :
Prairies temporaires bien conduites : 11 à 13 t MS/ha/an en année “normale”.
Prairies permanentes : 8 à 10 t MS/ha/an selon l’altitude et la pluviométrie.
Les meilleures fermes, avec une gestion très fine du printemps et des repousses, peuvent dépasser les 14 t MS/ha/an sur certaines parcelles.
👉 Cet indicateur reflète directement la performance de pousse du système, indépendamment des animaux.
3.2. Production laitière par hectare
👉 Formule simple :
Production laitière/ha= Litres produit sur la période de pâturage / Surface du bloc de pâturage
Cet indicateur relie la pousse d’herbe à la production animale. Il dépend :
du rendement MS/ha,
du chargement et de la durée de pâturage,
de la proportion d’herbe réellement consommée dans la ration.
En systèmes 100 % pâturant efficaces, les références sont :
Dans les régions continentales, selon altitude et pluviométrie : 8 000 à 14 000 L/ha sont des valeurs réalistes pour des systèmes bien calés. (on parle bien de lait produit sur la surface, pas de lait produit par l’herbe exclusivement).
👉 Cet indicateur permet de comparer les résultats globaux par hectare, quelle que soit la taille ou le niveau de production par vache. Deux fermes avec le même chargement peuvent avoir des écarts très importants selon la valorisation réelle de l’herbe.
3.3. Nombre de jours de pâturage effectifs et chargement moyen
Ces deux indicateurs sont souvent sous-estimés, alors qu’ils expliquent une grande partie des différences de performance entre systèmes.
Nombre de jours de pâturage effectifs :
Comptez le nombre de jours réels passés à l’herbe par les VL (ou d’autres catégories).
Cet indicateur reflète la capacité du système à maintenir les animaux dehors longtemps dans la saison.
Il dépend de la structure de la rotation, de la portance, des accès et de la rigueur dans la conduite.
Chargement moyen :
Exprimé en UGB/ha pâturé sur la saison.
Il donne une indication claire de la pression exercée sur l’herbe et permet d’évaluer l’adéquation entre pousse et demande.
Un nombre élevé de jours à l’herbe avec un chargement cohérent est souvent le signe d’un système bien calé sur sa pousse. À l’inverse, une saison courte ou un chargement mal ajusté se traduit rapidement par des rendements plus faibles et une productivité à l’hectare dégradée.
Exemple concret
Sur une exploitation laitière de 17 ha pâturés à 700 m d’altitude :
Rendement MS/ha 2025 : 12,8 t MS/ha
Litres produits sur la période pâturage : 299 000 L
Production laitière/ha : 17 588 L/ha
Jours de pâturage effectifs : 225 jours
Chargement moyen : 3,2 UGB/ha
👉 Ce système a vécu une année extraordinaire, +21% par rapport à la moyenne des 5 dernière années. La pluviométrie y a été régulière, la qualité de l’herbe aussi, et le printemps précoce à permis d’allonger le début de rotation.
Ces indicateurs ne demandent pas beaucoup de calculs, mais ils donnent une vision économique claire. Ils permettent de piloter les systèmes herbagers à l’échelle de l’hectare, ce qui est souvent plus pertinent que la seule référence par vache.
4. Tirer les enseignements pour la saison suivante
Le véritable intérêt d’un bilan de saison n’est pas de dresser une liste figée de chiffres, mais d’en tirer des enseignements concrets pour améliorer la conduite de l’année suivante. Cette dernière étape permet de transformer les observations techniques en leviers de décision opérationnels, qu’ils soient à court, moyen ou long terme.
4.1. Mettre en valeur les points forts
Avant de chercher à corriger ce qui n’a pas fonctionné, il est essentiel de reconnaître et consolider les réussites.Cela peut concerner :
Une ouverture de rotation bien calée, qui a permis d’exploiter pleinement la pousse printanière ;
Une gestion estivale réactive, avec adaptation rapide des chargements ou mise en place de surfaces de fauche tampon ;
Une valorisation automnale réussie, grâce à une fertilisation tardive et une bonne anticipation des repousses ;
Des infrastructures efficaces (abreuvoirs, chemins, paddocks) qui ont permis de maintenir les animaux dehors dans de bonnes conditions malgré une météo compliquée.
👉 Ces points forts sont précieux : ils forment la base stable sur laquelle construire la prochaine saison. Trop souvent, ils passent inaperçus car on se focalise sur les points à corriger.
4.2. Identifier les axes d’amélioration
Les écarts observés sur la courbe de pousse et les indicateurs à l’hectare permettent souvent de faire ressortir quelques leviers clairs, par exemple :
Ouvrir plus tôt la rotation au printemps pour capter la pousse précoce ;
Ajuster la fertilisation (printemps ou fin d’été) pour lisser la dynamique de pousse ;
Revoir l’organisation de la fauche pour éviter les excédents mal valorisés ou au contraire des déficits estivaux mal anticipés ;
Adapter le chargement à la réalité de la pousse moyenne observée ces dernières années ;
Améliorer les infrastructures pour prolonger la saison de pâturage (accès, portance, points d’eau).
👉 L’idée n’est pas de tout changer, mais de cibler 2 ou 3 points concrets à travailler pour progresser durablement.
4.3. Planifier la saison suivante sur des bases solides
Une fois les points forts et les marges de progrès identifiés, il est temps de les traduire en décisions structurantes pour la saison suivante :
Fixer des objectifs de chargement et de surface pâturée cohérents avec la pousse réelle ;
Définir des dates repères pour l’ouverture de rotation, les périodes de fauche et de transition estivale ;
Anticiper les investissements légers prioritaires (amélioration d’accès, ajout d’un abreuvoir stratégique, découpe d’un grand paddock, etc.) ;
Ajuster la stratégie de fertilisation au regard des courbes observées et des perspectives climatiques.
Cette phase de planification est souvent négligée, alors qu’elle permet d’ancrer les progrès dans la durée. Elle peut aussi servir de support à la discussion collective, dans un groupe d’éleveurs ou avec le conseiller.
4.4. Nourrir la réflexion collective pendant l’hiver
L’hiver est une période propice pour prendre du recul. Dans les prochaines semaines, nous publierons sur le blog Opti’Pâture plusieurs bilans de saison réalisés avec des éleveurs suivis individuellement. L’objectif est de montrer la diversité des situations réelles, d’illustrer les leviers techniques concrets mis en place, et d’alimenter la réflexion de chacun avant le redémarrage de la prochaine saison.
👉 Ces exemples permettront de mettre en perspective vos propres chiffres et de vous inspirer d’expériences très concrètes, dans des contextes similaires au vôtre.
Conclusion
Faire un bilan de saison structuré, en combinant lecture de la courbe de pousse et indicateurs à l’hectare, est une pratique simple mais extrêmement puissante. Elle permet d’objectiver les performances, d’identifier des leviers concrets et de préparer sereinement la saison suivante.
C’est aussi une habitude qui, répétée d’année en année, crée une véritable culture de pilotage des systèmes herbagers — une clé de réussite face à la variabilité climatique et aux exigences économiques croissantes.





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