Réintroduire du pâturage pour les laitières en système intensif : l’exemple de l’EARL des Cigognes
- Thomas MAUGER
- 10 oct.
- 4 min de lecture
Pendant longtemps, le pâturage avait été réservé aux génisses, dans un système extensif basé sur de grandes parcelles permanentes, sans rotation précise. Les vaches laitières, elles, n’avaient plus accès à l’herbe depuis plusieurs années. Trop complexe à organiser, difficile à intégrer dans une ration bien calée, et peu compatible avec les objectifs de production élevés… autant de freins qui avaient relégué le pâturage au second plan.

Et pour cause : à l’EARL des Cigognes, située à Hochfelden (Alsace), le troupeau de vaches laitières affiche une moyenne annuelle supérieure à 11 000 litres par vache, avec un système de traite robotisée. Un cadre technique exigeant, où chaque kilo de matière sèche compte.
Mais depuis trois saisons, les choses ont commencé à évoluer. Motivés par l’envie de redonner une place au pâturage dans l’alimentation du troupeau, et soutenus par la démarche “Lait de Pâturage” portée par la coopérative Alsace Lait, les éleveurs ont choisi de structurer une rotation en paddocks autour du bâtiment. L’objectif : valoriser l’herbe au bon moment, sans compromettre les performances animales ni désorganiser le fonctionnement du robot.
Structurer le pâturage pour le rendre compatible avec un système laitier performant
Le défi était de taille : intégrer une gestion de l’herbe à un troupeau mené en robot de traite, sans perturber les allées et venues ni compromettre les performances. Le découpage fin, les accès pensés en lien avec le robot, et la gestion de l’abreuvement ont permis d’articuler efficacement robotisation et pâturage.
Pour rendre le pâturage possible et efficace dans un système basé sur des vaches hautes productrices, tout a commencé par la structuration du parcellaire. L’équipe de l’EARL des Cigognes a aménagé une vingtaine de paddocks, reliés par un chemin d’accès central renforcé dans les zones sensibles, notamment grâce à la pose de caillebotis cochons sur les pentes. Les paddocks sont dimensionnés pour permettre une occupation d’une journée par le lot de laitières, et un lot suiveur de génisses gestantes profite ensuite des refus, optimisant ainsi la valorisation de l’herbe.

L’infrastructure a été pensée pour durer : clôtures fixes sur le pourtour et le long des chemins, fils mobiles pour ajuster la taille des paddocks, et un poste d’électrification fixe alimenté depuis le bâtiment. L’abreuvement a été organisé avec un réseau d’eau et un bac pour deux paddocks. Le tout reste démontable et simple à entretenir, même si à terme, l’éleveur envisage un enterrage des tuyaux pour pérenniser le système.
Adapter la rotation à la pousse de l’herbe : le levier du stock sur pied
Le printemps 2025 a mis en lumière l’importance d’une rotation flexible et pilotée avec réactivité. Rapidement dépassée par une pousse d’herbe particulièrement vigoureuse en sortie d’hiver, l’EARL des Cigognes s’est tournée vers son conseiller, Thomas (Opti’Pâture), pour ajuster la stratégie. Ensemble, ils ont pris la décision de sortir quatre paddocks de la rotation afin de constituer un stock sur pied destiné à une utilisation ultérieure.

Ce choix, basé sur l’expérience terrain et la connaissance des dynamiques estivales locales, s’est révélé particulièrement pertinent. Lorsqu’une première vague de sécheresse est survenue fin juin, les laitières ont été placées en paddock parking pour préserver les repousses, tandis que les génisses ont pu valoriser le stock sur pied. Chaque paddock a été divisé en quatre, permettant d’organiser une rotation. Résultat : près d’un mois d’alimentation autonome pour le lot de génisses, sans complément, et sans impact notable sur leur croissance.
Des performances maintenues et un quotidien simplifié
Au-delà de la résilience face au climat, la mise en place du pâturage tournant dynamique a eu des effets concrets sur les performances des animaux. Pour les vaches laitières, l’herbe pâturée a permis de réduire la part de la ration de 30 % à certaines périodes, sans baisse constatée dans le tank. La stratégie de pâturage nocturne en été, également conseillée par Thomas, a été particulièrement bénéfique : en limitant le stress thermique, elle favorise le comportement d’ingestion et contribue au maintien de la production.
Du côté des génisses, les résultats sont également au rendez-vous. La croissance est régulière, plus soutenue que dans le système précédent. Et surtout, le gain de temps de travail est considérable : plus besoin de distribuer du fourrage ni de pailler sur plusieurs mois, tant que la portance le permet. Le lot de génisses gestantes est désormais conduit à l’herbe de février à décembre, dans une logique d’autonomie presque complète.
Un changement d’organisation... mais pas de complexité
Contrairement à certaines idées reçues, le passage au pâturage tournant dynamique n’a pas alourdi la gestion quotidienne. “Ce n’est ni plus compliqué ni plus simple, c’est une autre organisation... mais elle me convient parfaitement”, souligne Laura (EARL des cigognes). L’anticipation, la régularité d’observation, et le pilotage hebdomadaire permettent de maintenir un bon équilibre entre pâturage, confort de travail, et performance.
Enseignements et perspectives : un système encore perfectible, mais prometteur
Comme dans toute transition, les premières saisons ont permis d’identifier quelques points à améliorer. L’un des principaux enseignements concerne l’accès au pâturage depuis le bâtiment. Trop étroit, il peut devenir un point de tension, notamment en début de tournée, lorsque les vaches dominantes bloquent le passage. Un élargissement de la sortie est à l’étude pour fluidifier les déplacements et limiter les conflits.
Autre point évoqué : la largeur du chemin d’accès, qui pourrait être légèrement augmentée pour faciliter les croisements et limiter l’usure du sol en cas de conditions humides. Ces ajustements restent mineurs au regard de la transformation déjà opérée.
Fort de ces premières réussites, ils envisagent désormais d’étendre la logique de gestion réelle du pâturage aux génisses, qui reste pour l’instant géré de manière plus traditionnelle. L’expérience acquise, combinée au suivi technique régulier assuré par Thomas, offre une base solide pour poursuivre la montée en compétence de l’exploitation sur le pâturage.





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