Fertilisation automnale des prairies : quand, combien et pourquoi faire ?
- Thomas MAUGER
- 28 août
- 9 min de lecture
Introduction
La fin de l’été marque un tournant décisif dans la gestion des prairies. Après plusieurs semaines parfois marquées par la chaleur et le déficit hydrique, les premières pluies de fin août et de septembre relancent la pousse de l’herbe. Pour les éleveurs en système pâturant, c’est une fenêtre stratégique : bien exploitée, elle permet de prolonger la période 100 % herbe et de limiter le recours aux stocks hivernaux. Mal gérée, c’est autant de jours de pâturage perdus et de fourrages à acheter pour compenser.
C’est à ce moment-là qu’intervient la question de la fertilisation automnale. Faut-il apporter de l’azote ? Si oui, quand, combien et pour quel objectif ? L’enjeu est double : produire du fourrage supplémentaire avant l’hiver, tout en préparant les prairies pour un redémarrage rapide au printemps. Mais l’investissement n’est rentable que si l’apport est bien raisonné. Le bon timing, la bonne dose et la bonne valorisation sont les trois clés du succès.
À travers cet article, Opti’Pâture vous propose un guide technique complet pour comprendre les mécanismes de la repousse automnale, déterminer les apports les plus efficaces et optimiser l’utilisation de vos prairies. Nous verrons comment adapter la stratégie à votre altitude, à votre climat, à votre système de pâturage et à vos objectifs : prolonger la pâture, sécuriser les stocks, améliorer la densité des prairies ou préparer la saison suivante.
L’automne est une opportunité. Avec les bonnes décisions, il est possible de produire jusqu’à 1,5 tonne de matière sèche supplémentaire par hectare, réduire ses achats de fourrages et améliorer la performance globale de son système.
1. Pourquoi fertiliser les prairies à l’automne ?
L’automne est souvent considéré comme une période de transition, mais pour les systèmes pâturants performants, c’est une fenêtre stratégique. Bien pilotée, la fertilisation automnale permet non seulement de produire plus d’herbe avant l’hiver, mais aussi de préparer les prairies pour la saison suivante. Pour comprendre son intérêt, il faut distinguer trois grands leviers : la physiologie de la prairie, l’autonomie alimentaire et l’impact économique.
1.1. Comprendre la physiologie des prairies en automne
À la fin de l’été, la prairie entre dans une phase particulière de son cycle. Après les chaleurs estivales, la reprise de l’humidité et des températures encore douces crée des conditions idéales pour stimuler la photosynthèse et relancer la croissance foliaire.
L’azote joue ici un rôle central :
Il favorise la production de nouvelles talles, densifiant le couvert végétal.
Il alimente la synthèse des protéines, améliorant la valeur alimentaire de l’herbe.
Il permet aux plantes de constituer des réserves glucidiques dans leurs racines et leurs collets, indispensables pour passer l’hiver et redémarrer rapidement au printemps.
Autrement dit, un apport bien positionné ne sert pas seulement à “faire de l’herbe” en septembre : il contribue à pérenniser la prairie et à sécuriser sa productivité sur le long terme.
1.2. Prolonger la période 100 % herbe
Dans les systèmes pâturants, chaque jour de pâture gagné à l’automne est un jour de stocks économisé. Sans fertilisation, la repousse naturelle est souvent insuffisante pour maintenir la rotation jusqu’aux gelées.
Avec un apport ciblé, il est possible de :
Gagner 10 à 20 jours de pâturage supplémentaires selon les années.
Maintenir des hauteurs d’entrée optimales jusqu’à fin novembre dans les zones de plaine.
Valoriser des prairies d’excellente qualité, riches en sucres et en protéines, à un coût bien inférieur à l’achat d’aliments extérieurs.
Cette autonomie supplémentaire est stratégique : moins de foin, d’enrubannage ou de concentrés achetés, et un troupeau qui valorise l’aliment le plus économique et le plus performant : l’herbe pâturée.
1.3. Un levier économique puissant
La fertilisation automnale peut sembler être une dépense, mais dans la majorité des cas, c’est un investissement rentable. Exemple concret :
Prix de l’azote : 1,10 €/unité
Apport conseillé : 30 unités/ha
Coût de l’apport : 33 €/ha
Gain de production : +800 kg MS/ha
Coût de la MS produite : 41 €/TMS
À titre de comparaison, acheter du foin ou de l’enrubannage revient souvent à 150 €/TMS.➡️ Chaque hectare fertilisé permet donc une économie nette d’environ 88 €, sans compter l’impact positif sur la production laitière ou la croissance des animaux grâce à une herbe de meilleure qualité.
1.4. Sécuriser la saison suivante
Enfin, fertiliser à l’automne, c’est investir dans le printemps. Les prairies fertilisées en septembre développent plus de talles et des racines plus vigoureuses. Résultat :
Un démarrage plus rapide dès les premiers redoux.
Des hauteurs d’entrée atteintes plus tôt.
Une meilleure résilience face aux sécheresses précoces.
→ Conclusion : dans un système bien piloté, la fertilisation automnale rapporte plus qu’elle ne coûte.

2. Quand intervenir : la fenêtre idéale
La réussite d’une fertilisation automnale ne dépend pas uniquement de la dose apportée : le timing est déterminant. Pour que l’investissement soit rentable, il faut intervenir ni trop tôt, au risque que l’azote ne soit pas valorisé, ni trop tard, quand la pousse ralentit trop pour produire suffisamment d’herbe avant l’hiver.
Trois paramètres principaux conditionnent la réussite : l’humidité du sol, la température moyenne et la dynamique de pousse.
2.1. Trois critères essentiels à surveiller
L’humidité du sol
Après un été sec, la priorité est de s’assurer que le sol dispose d’assez d’eau pour permettre la solubilisation et l’assimilation de l’azote.
Attendre une bonne pluie avant l’apport, le sol doit avoir retrouver suffisamment d’humidité en profondeur.
Éviter de fertiliser sur sol sec → l’azote minéral resterait bloqué en surface et pourrait se volatiliser.
À l’inverse, éviter d’épandre sur sols saturés : risque de ruissellement et de pollution.
Conseil Opti’Pâture : placer l’apport 2 à 3 jours après un épisode pluvieux, une fois que le sol a légèrement ressuyé.
La température moyenne
La photosynthèse des prairies ralentit fortement en dessous de 7-8 °C. Pour maximiser l’efficacité :
Idéalement, intervenir quand la température moyenne journalière est > 10 °C.
Dans la plupart des régions de plaine, cela correspond à une fenêtre allant de fin août à mi-octobre.
En altitude (> 900 m), cette fenêtre se raccourcit, car les températures chutent plus vite.
La dynamique de pousse
Même avec de l’humidité et de l’azote, la durée du jour et la baisse de luminosité limitent naturellement la production à l’automne. Plus on tarde, plus le rendement marginal diminue.
Avant le 15 septembre, chaque unité d’azote peut générer 25 à 30 kg MS.
Après le 1er octobre, l’efficacité chute à 8-12 kg MS/unité N : l’investissement devient rarement rentable.
Règle d’or : placer l’apport le plus tôt possible dans la fenêtre météo favorable pour maximiser le retour sur investissement.
2.2. Adapter le calendrier selon l’altitude
L’altitude joue un rôle majeur : plus on monte, plus la fenêtre de fertilisation se réduit.
2.3. Attention aux sols détrempés et au lessivage
Les précipitations d’automne peuvent parfois être intenses. Apporter de l’azote sur sol gorgé d’eau présente plusieurs risques :
Perte par lessivage : l’azote part dans les nappes ou les ruisseaux au lieu d’être absorbé.
Ruissellement : perte économique et risque environnemental.
Tassement du sol : passage d’épandeurs sur sol saturé → destruction de la structure, baisse d’infiltration et perte de productivité.
Conseil Opti’Pâture :
Éviter tout apport en cas d’annonce de pluies supérieures à 25 mm dans les 48 h.
Privilégier les fenêtres sèches de 3 à 5 jours pour maximiser la valorisation de l’azote.
2.4. L’importance de raisonner par paddock
La fertilisation automnale ne doit pas être généralisée à toutes les parcelles. Il est plus efficace de prioriser les paddocks :
Ceux qui vont être consommés dans les 4 à 6 semaines.
Ceux où le potentiel de repousse est encore élevé (ray-grass anglais, trèfle blanc).
Ceux qui serviront de réserve d’automne pour prolonger la rotation.
3. Quelle dose d’azote apporter ?
La réussite d’une fertilisation automnale ne dépend pas uniquement du moment d’intervention, mais aussi de la dose d’azote choisie. Trop peu, et l’effet sera insuffisant. Trop, et le retour sur investissement diminue, voire devient négatif si la pousse ne suit pas. L’objectif est de trouver le meilleur compromis entre coût et valorisation.
3.1. Recommandations générales
La majorité des essais menés en Europe sur la fertilisation automnale des prairies convergent :
Une dose comprise entre 15 et 40 unités d’azote par hectare est optimale.
En dessous de 15 unités, l’effet est souvent insuffisant pour justifier l’apport.
Au-delà de 40 unités, l’efficacité marginale diminue fortement, surtout si les conditions météo deviennent moins favorables.
Pourquoi ces repères ? Parce qu’à l’automne, la durée du jour raccourcit et la pousse ralentit naturellement : il ne sert à rien d’apporter 60 ou 80 unités, l’herbe ne pourra pas valoriser cet excédent.
3.2. Adapter la dose selon vos objectifs
La bonne stratégie consiste à ajuster la dose en fonction du but recherché : prolonger la pâture, produire des stocks ou préparer le printemps.
Objectif | Dose conseillée | Gain moyen attendu | Type d’utilisation |
|---|---|---|---|
Allonger la pâture | 20 à 30 u/ha | +500 à 700 kg MS/ha | Priorité aux paddocks de pâturage direct |
Produire des stocks | 30 à 40 u/ha | +800 à 1200 kg MS/ha | Pâtures débrayées → ensilage/enrubannage |
Favoriser le tallage | 15 à 20 u/ha | +400 à 600 kg MS/ha | Préparer le redémarrage de printemps |
Conseil Opti’Pâture : si l’objectif est de prolonger la rotation sur l’herbe, mieux vaut privilégier plusieurs paddocks à 25-30 unités plutôt que de concentrer de fortes doses sur quelques surfaces.
3.3. L’impact de la date d’apport sur l’efficacité
L’efficacité de l’azote diminue au fur et à mesure que l’automne avance, principalement à cause de :
La baisse des températures.
La réduction de la durée du jour.
La ralentissement physiologique des prairies.
Période d’apport | Efficacité estimée | Production attendue |
1er au 15 septembre | 100 % | +800 à 1200 kg MS/ha |
15 au 30 septembre | 70 à 80 % | +500 à 700 kg MS/ha |
Après le 1er octobre | < 40 % | +200 à 400 kg MS/ha |
Exemple concret :
30 unités apportées le 5 septembre → +900 kg MS → coût de 33 €/ha → coût de production ≈ 37 €/TMS.
30 unités apportées le 10 octobre → +300 kg MS → même coût → coût de production ≈ 110 €/TMS.
➡️ Dans le second cas, l’investissement est beaucoup moins intéressant.
3.4. Prioriser les parcelles à forte réponse
Toutes les prairies ne valorisent pas l’azote de la même manière. Pour maximiser le retour économique :
Prioriser les prairies ray-grass anglais et trèfle blanc → excellente réponse à l’azote.
Favoriser les paddocks où l’on prévoit un pâturage dans les 5 à 7 semaines suivant l’apport.
Éviter les prairies fatiguées, sales, infestées de rumex ou à faible densité : le gain de production sera faible.
3.5. Un équilibre entre dose, valorisation et coût
L’objectif n’est pas d’apporter “un peu partout”, mais de concentrer l’azote là où il sera le mieux valorisé.Trois points clés :
Adapter la dose à l’objectif → ne pas fertiliser mécaniquement.
Raisonner l’ensemble de la rotation → l’apport doit s’intégrer dans une stratégie globale, pas en décision isolée.
Vérifier la capacité de valorisation → si les animaux ne pâturent pas derrière, l’investissement ne sert à rien.
4. Quel type d’azote choisir ?
Le choix de la source d’azote influe directement sur l’efficacité de l’apport.
4.1. Engrais minéraux
Type | Avantages | Inconvénients | Quand privilégier |
Ammonitrate | Faible volatilisation, efficacité rapide | Coût légèrement plus élevé | Idéal en septembre |
Urée | Prix attractif, facile à stocker | Volatilisation si sec et chaud | Sols frais + pluie rapide derrière |
Urée + inhibiteur | Moins de pertes, action plus longue | Prix plus élevé | Systèmes séchants en fin d’été |

4.2. Effluents organiques
Lisier : efficace mais attention à l’impact sanitaire (pâturage différé).
Fumier composté : idéal pour préparer les stocks du sol pour le printemps.
Effet plus lent → à privilégier pour renforcer la vie biologique des sols.
4.3. Stratégie globale
L’idée est de raisonner la fertilisation à l’échelle de la rotation :
Éviter les doubles apports rapprochés.
Prioriser les parcelles les plus productives et les plus valorisées au pâturage.
5. Fertiliser pour économiser : calcul de rentabilité
L’azote ne doit pas être vu comme une dépense, mais comme un investissement.
5.1. Exemple de calcul concret
Prix unitaire azote : 1,10 €/u.
Apport : 30 unités → 33 €/ha.
Gain MS : 800 kg/ha.
Coût de production : 41 €/TMS.
Achat extérieur équivalent : 150 €/TMS → économie ≈ 88 €/ha.
5.2. Quand NE PAS fertiliser
Prairies fatiguées, sales ou en voie de réensemencement.
Situations où le troupeau ne pourra pas valoriser les repousses.
Sols hydromorphes ou saturés en eau.
5.3. Intégrer la notion de valorisation
Le calcul économique n’a de sens que si l’herbe produite est réellement consommée. Une prairie fertilisée mais non valorisée perd tout intérêt.
Prioriser les paddocks qui seront pâturés dans les 3 à 6 semaines suivant l’apport.
Ajuster les doses selon le chargement animal disponible.
Débrayer une partie des surfaces si les animaux ne peuvent pas tout consommer → enrubannage ou stock complémentaire.
Exemple Opti’Pâture :
Deux paddocks reçoivent 30 u N début septembre.
Dans le premier, les animaux pâturent 90 % de la biomasse → coût réel ≈ 4,5 €/100 kg MS.
Dans le second, seulement 50 % de la biomasse est valorisée → coût réel ≈ 9 €/100 kg MS.
➡️ L’efficacité économique dépend autant de la bonne dose que de la bonne gestion derrière.
6. Conseils pratiques Opti’Pâture pour réussir son apport
Surveiller la météo : météo douce et humide = conditions optimales.
Privilégier les prairies les plus productives : ray-grass, trèfle blanc.
Mesurer les hauteurs d’herbe : un apport ne sert à rien sur une parcelle déjà haute non pâturée.
Fertiliser en lien avec la rotation : priorité aux paddocks destinés à être consommés dans les 5-7 semaines.
Toujours raisonner le système : fertiliser moins mais mieux.
Conclusion
La fertilisation automnale est l’un des leviers les plus puissants pour améliorer l’autonomie alimentaire et la performance des systèmes pâturants. Placée au bon moment, sur les bonnes parcelles et avec la bonne dose, elle permet de :
· Prolonger la période 100 % herbe.
· Réduire les achats de fourrages et améliorer la marge brute.
· Préparer les prairies pour un démarrage rapide au printemps.
Mais la clé reste la valorisation : produire de l’herbe pas chère, oui, mais seulement si elle est consommée. Une approche ciblée et raisonnée est la garantie d’un retour sur investissement optimal.





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