Rentrer les vaches ne signifie pas arrêter le pâturage : un automne encore riche à valoriser
- Thomas MAUGER
- 7 nov.
- 7 min de lecture
1/ Constat & contexte agronomique
Dans les systèmes laitiers avec un pic de vêlages à l’automne, il est fréquent de voir les vaches rentrer tôt au bâtiment.Dès que la météo devient instable – pluie, humidité, vent froid – la décision est souvent prise : on sécurise l’alimentation et on bascule progressivement vers une ration intérieure (herbe conservée, maïs, correcteur), au point d’atteindre 100 % ration en l’espace de 3 à 5 semaines.
D’un point de vue troupeau, ce choix est parfaitement cohérent : → début de lactation = besoins alimentaires élevés → priorité à la sécurité d’ingestion → maintien du niveau de production → simplification du travail lorsque les conditions se dégradent

Mais du point de vue prairial, l’histoire est tout autre.
En grande majorité des régions, l’herbe continue de pousser bien au-delà de l’entrée des vaches au bâtiment.Selon l’altitude, on observe encore de la croissance jusqu’à début, voire mi-décembre, avec parfois des à-coups entre fin octobre et mi-décembre.
Une transition alimentaire qui dégrade les résiduels
Dans cette phase d’automne, les laitières reçoivent une part croissante de la ration au bâtiment. L’introduction du fourrage et des concentrés — logique du point de vue énergétique — a un effet mécanique sur le comportement au pâturage :
Les vaches deviennent plus sélectives.
Elles consomment prioritairement les feuilles les plus digestibles et délaissent :
les zones plus fibreuses,
les petites repousses,
les feuilles âgées,
les zones déjà un peu souillées.
Cela conduit à des résiduels plus hauts, hétérogènes, et riches en matière morte, qui seront difficiles à valoriser plus tard. En parallèle, la possibilité de raccourcir les périodes de pâturage — par météo défavorable ou pour limiter les déplacements — accentue cet effet de tri.
Ce phénomène est donc structurel au fonctionnement des systèmes vêlant à l’automne :➡️ les besoins des laitières obligent à sécuriser l’ingestion, mais la transition vers l’intérieur détériore mécaniquement la qualité du pâturage.
Un paradoxe courant
On se retrouve donc face à un paradoxe :
Les vaches doivent rentrer… mais la saison de pâturage n’est pas terminée, et l’herbe restante est de moins en moins bien valorisée.
Dans beaucoup d’élevages, l’entrée au bâtiment devient automatiquement le signal d’arrêt total du pâturage, alors que :
l’herbe n’a pas fini de pousser,
les paddocks disponibles restent au bon stade,
mais leur qualité va rapidement décliner si rien n’est fait.
Cette pratique, cohérente du point de vue du troupeau, conduit donc à laisser sur pied un stock d’herbe encore intéressant, qui va :
vieillir,
perdre en valeur alimentaire,
et compliquer la remise à l’herbe au printemps.
2/ Conséquences agronomiques & économiques
Lorsque les vaches rentrent trop tôt et que la plateforme n’est plus correctement valorisée, les effets se font sentir à deux niveaux :
➡️ sur la prairie
➡️ sur l’économie de l’exploitation
Des résiduels dégradés : hauts, hétérogènes, riches en matière morte
À l’automne, la transition alimentaire vers la ration intérieure rend les vaches plus sélectives : elles consomment les feuilles les plus digestibles et laissent le reste.
En conséquence, les paddocks présentent souvent :
une hauteur résiduelle trop élevée,
une forte hétérogénéité entre zones pâturées / non pâturées,
des feuilles âgées ou mortes accumulées,
des zones peu ouvertes, parfois souillées.
Ce résultat est logique… mais problématique.

Pourquoi c’est un problème ?
Parce que :
la matière morte accumulée étouffe les repousses,
la lumière pénètre moins bien,
l’humidité stagne davantage,
La prairie passe donc l’hiver dans un état sous-optimal, et cela pèse directement sur la suite de la saison.
Une reprise printanière ralentie
Les premières pousses du printemps doivent composer avec cette couche de matière morte et des résiduels trop hauts.
Résultat : → les nouvelles feuilles mettent plus de temps à émerger,
→ la structure du couvert reste hétérogène,
→ on perd en homogénéité de croissance.
Au printemps, certains paddocks « démarrent mal » :
herbe de faible qualité,
zones peu appétentes,
repousses désorganisées.
L’éleveur est alors souvent contraint de « faire nettoyer » par les laitières, ce qui pénalise la transition alimentaire en début de saison — au moment où les laitières devraient reprendre un « coup de fouet » dans la lactation.
L’automne mal valorisé se paie au printemps.
Plus de travail au printemps : le troupeau “répare” ce qui n’a pas été fait à l’automne
Au lieu de démarrer immédiatement sur des paddocks propres et jeunes, les vaches doivent d’abord consommer de l’herbe fibreuse et de la matière morte laissée l’automne précédent.
Conséquences :
Moins d’ingestion,
moins de production,
transition plus longue vers l’herbe,
besoin de maintenir davantage la ration.
Autrement dit :Ce qui n’a pas été valorisé à l’automne doit l’être au printemps…
Baisse de rendement annuel
Un automne mal géré peut représenter 5 à 10 % de rendement annuel perdu.
Pourquoi ?Parce que :
la prairie vieillit plus vite,
certaines surfaces sont mal ou pas valorisées,
la reprise printanière est retardée,
la rotation de début de saison démarrera sur des paddocks moins productifs.
Ce pourcentage peut sembler faible…
Mais appliqué à une surface importante, il devient non négligeable, surtout si l’on tient compte du coût d’opportunité sur l’alimentation des laitières.
Impact économique direct : +30 à 50 €/vache
Entre :
perte d’autonomie alimentaire,
supplément d’aliments achetés,
moindre production au printemps,
consommation de stocks plus élevée,
… les conséquences économiques sont bien réelles.
On peut estimer l’impact global entre 30 et 50 € par vache selon les contextes, auquel s’ajoute le risque de devoir réorganiser les surfaces au printemps (retournement, sursemis, décalage de rotation…).
À l’échelle d’un troupeau de 80 vaches, cela représente 2 400 à 4 000 € par an.
Un effet boule de neige
Les mauvaises conditions de sortie d’hiver induisent souvent :
une rotation plus tardive,
une chute de la production printanière,
un recours prolongé aux stocks,
un décalage du pic d’ingestion d’herbe.
Ce retard laisse moins de marge pour :
constituer des stocks qualitatifs,
faucher tôt,
sécuriser l’été.
Mal gérer l’automne, c’est hypothéquer toute l’année suivante.

3/ Solutions : poursuivre le pâturage autrement à l'automne
Si la rentrée des laitières en bâtiment est cohérente — voire nécessaire — dans les systèmes à vêlage d’automne, elle ne doit pas signer la fin du pâturage sur la plateforme.L’objectif est simple :
Finir la saison sur des paddocks propres, homogènes, prêts à redémarrer tôt au printemps.
Pour cela, une approche efficace consiste à poursuivre la valorisation de l’herbe… avec d’autres catégories animales.
L’arrêt du pâturage est une décision “troupeau”, pas une réalité “herbe”
Dans de nombreux élevages, l’équation implicite est :
« Vaches rentrées = pâturage terminé »
→ Pourtant, l’herbe n’a pas fini sa saison.
Elle continue de pousser jusqu’à début / mi-décembre selon les zones, avec des paddocks encore au stade optimal (≈ 2 800–3 000 kg MS/ha).
Ce décalage entre besoins du troupeau et disponibilité de l’herbe ouvre une opportunité de valorisation.
Qui peut prendre le relais ?
Les génisses : le meilleur candidat
Ce sont les catégories les plus faciles à mobiliser pour plusieurs raisons :
Besoins alimentaires adaptés à l’herbe d’automne
Capacité à valoriser des fourrages moins denses
Bonne mobilité en pâture
Bâtiments souvent proches du bloc laitiers
Gestion simplifiée → rentrée rapide en cas de météo défavorable
Elles consomment bien l’herbe disponible, même lorsque la qualité se dégrade légèrement, et permettent :
→ d’abaisser les résiduels,
→ d’homogénéiser le couvert,
→ de préparer la rotation de printemps.
Autres catégories mobilisables
Lots d’engraissement
Génisses plus âgées
Réformes en attente d’abattage
Pourquoi ça fonctionne ?
La plateforme est valorisée jusqu’au bout
→ Moins de perte de qualité
→ Moins de matière morte
→ Couvert plus homogène
Les laitières ne “réparent” pas au printemps
Elles peuvent entrer directement sur de l’herbe jeune, propice à :
une bonne ingestion
une montée rapide en production
une transition plus douce
On gagne jusqu’à 30–45 jours de pâturage
Ce sont des jours clés :
ils coûtent moins cher
ils sécurisent l’autonomie fourragère
ils améliorent les stocks
Logistique simple et sécurisée
Les génisses sont faciles à :
déplacer,
surveiller,
rentrer si besoin.
Dans la majorité des exploitations :
→ leurs bâtiments sont proches du site laitier,
→ les chemins d’accès permettent d’aller-retour à pied.
Comment choisir le bon lot ?
On peut raisonner en 3 critères :
Besoin alimentaire
Il doit être compatible avec la qualité de l’herbe disponible :→ herbe en perte de valeur → génisses > laitières
Capacité de consommation
Les animaux doivent être capables de :→ nettoyer le couvert sans passer trop de temps dans les paddocks→ maintenir des résiduels corrects
Facilité de gestion
→ proximité des bâtiments
→ facilité de déplacement
→ sensibilité aux conditions météo
Les génisses sont presque toujours le meilleur compromis.
Objectif de fin d’automne : préparer le printemps
Pour exploiter au mieux le potentiel de la saison suivante, on cherche à :
terminer propre sur la plateforme laitière,
limiter la matière morte,
homogénéiser les paddocks,
maintenir la structure de talles.
En d’autres termes :
Le pâturage de fin de saison, c’est le premier travail de mise à l’herbe.
Moins il y aura à faire au printemps, plus :
la rotation démarrera tôt,
l’ingestion sera élevée,
la production sera maximisée.
Une solution gagnante… pour tout le monde
Pour l’herbe
✅ couverture propre
✅ redémarrage plus rapide
✅ rendement préservé
Pour les laitières
✅ meilleure transition au printemps
✅ moins de fibre indésirable
✅ meilleure ingestion → meilleure production
Pour l’éleveur
✅ gain d’autonomie
✅ moins de stocks mobilisés
✅ moins de concentrés
✅ meilleure efficience globale
4) Conclusion & passage à l’action
Dans les systèmes à vêlage d’automne, rentrer les laitières tôt est souvent indispensable :→ sécuriser l’ingestion,
→ maintenir la production,
→ simplifier l’organisation quand les conditions météo se dégradent.
Ce choix est parfaitement rationnel.
Mais il ne doit pas devenir un automatisme conduisant à arrêter le pâturage sur la plateforme.
Car dans la majorité des régions, l’herbe continue de pousser jusque début, voire mi-décembre.
À cette période, on retrouve encore de nombreux paddocks au bon stade de valorisation, capables de fournir 30 à 45 jours de pâturage supplémentaire.
Ne pas les valoriser, c’est accepter :
· des résiduels trop hauts et hétérogènes,
· de la matière morte accumulée,
· un ralentissement de la reprise printanière,
· des pertes de rendement estimées à 5 à 10 % de l’année,
· une baisse de performance des vaches au printemps,
· et au final un coût supplémentaire de 30 à 50 € / vache.
L’automne mal valorisé se paie au printemps.
La solution est pourtant simple et accessible dans la plupart des élevages :
Poursuivre le pâturage avec d’autres catégories animales.
En faisant pâturer les génisses — ou, selon le contexte, des lots d’engraissement ou de réformes
C’est une solution simple, économique, souvent facile à mettre en œuvre grâce à la proximité des bâtiments génisses et à la facilité de déplacement de ces lots.
En clair :
Rentrer les vaches ne signifie pas arrêter le pâturage.Si les laitières ont terminé leur saison, l’herbe, elle, n’a pas encore fini la sienne.
Et maintenant ?
Chaque ferme est différente :
· structure parcellaires,
· effectifs et catégories animales disponibles,
· portance,
· climat,
· objectifs de production…
Identifier la bonne stratégie demande de prendre en compte l’ensemble de ces paramètres.
➡️ Si vous souhaitez optimiser votre gestion de fin de saison et mieux préparer votre mise à l’herbe, je peux vous accompagner :
· Diagnostic pâturage
· Organisation des lots
· Stratégie automne → printemps
· Plan de rotation
· Suivi technique





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