Pâturage et taux d’urée dans le lait : faut-il vraiment s’en inquiéter ?
- Thomas MAUGER
- 8 avr.
- 11 min de lecture

Introduction
Avec le retour du printemps et des vaches au pâturage, un indicateur technique refait souvent surface dans les discussions entre éleveurs, techniciens et vétérinaires : le taux d’urée dans le lait. Facilement accessible via les analyses de tank ou les bulletins de contrôle laitier, ce chiffre semble parfois devenir un juge de paix de l’alimentation. Il peut rassurer, inquiéter ou gêner, selon le contexte. Beaucoup d’éleveurs ont déjà entendu : « Attention, vous êtes trop haut en urée ! », sans toujours savoir quoi en penser, ni comment réagir.
Ce qui trouble encore davantage, c’est la forte variabilité observée du taux d’urée en période de pâturage : d’une traite à l’autre, d’une vache à l’autre, voire d’une journée à l’autre, les valeurs fluctuent parfois fortement. Est-ce normal ? Est-ce le signe d’un déséquilibre ? Ou simplement une caractéristique éphémère et naturelle liée au régime à base d’herbe ?
Cette question mérite d’être posée, car elle touche au cœur du pilotage alimentaire en système pâturant. Le taux d'urée dans le lait est-il un outil pertinent pour ajuster la conduite de l'alimentation en période de pâturage ? Est-ce qu'il permet d'éviter des pertes de performance, des surcoûts ou des impacts sur la santé ? Ou bien risque-t-on de surinterpréter un chiffre, au détriment du bon sens et de l'observation du troupeau ?
Dans cet article, nous allons revenir sur ce qu’est exactement l’urée dans le lait, pourquoi elle est influencée par le pâturage, comment interpréter cet indicateur de façon raisonnée, et surtout comment l’utiliser dans une logique de pilotage globale. Nous verrons aussi comment les transitions alimentaires influencent cette donnée, et comment les gérer au mieux pour éviter les pics d’urée ou les déséquilibres à risque.
1. Taux d'urée dans le lait : de quoi parle-t-on ?
L'urée dans le lait est un indicateur indirect mais précieux du métabolisme azoté chez la vache laitière. Elle provient de l’ammoniac produit dans le rumen lors de la dégradation des protéines alimentaires. Lorsque cet ammoniac est en excès par rapport aux besoins des micro-organismes du rumen, il traverse la paroi ruminale, passe dans le sang, puis est transformé en urée par le foie. Cette urée est ensuite éliminée en partie par les reins (urine) et en partie par la glande mammaire (lait).
Ce phénomène est tout à fait normal, mais son ampleur varie selon la nature de la ration. L’urée présente dans le lait est donc le reflet d’un équilibre (ou déséquilibre) entre les apports azotés et énergétiques de l’alimentation. Si l’on fournit à l’animal une grande quantité de protéines rapidement dégradables (comme dans le cas de l’herbe jeune au printemps), mais une énergie insuffisante pour que les bactéries du rumen puissent les valoriser, l’excès d’ammoniac est inévitable.
Ce taux d’azote uréique est exprimé en mg/litre de lait. En France, on parle souvent de seuils indicatifs autour de 200 à 300 mg/l comme zone "optimale" en régime classique. Un taux < 200 mg/l peut suggérer un déficit protéique ou un manque de dégradabilité ruminale. Un taux > 350 mg/l, surtout s’il s’installe dans la durée, doit alerter sur une inefficience alimentaire, un gaspillage azoté, voire des risques pour la reproduction (altération du pH utérin, baisse de la fertilité).
Il est toutefois important de noter que l’urée ne reflète pas uniquement la teneur en protéines de la ration, mais bien l’équilibre entre protéines et énergie. Un foin pauvre en énergie peut ainsi donner un taux d’urée faible même s’il contient beaucoup de MAT, parce que la dégradabilité est faible. À l’inverse, une herbe très jeune et sucrée mais hyperprotéinée peut entraîner des pics d’urée malgré une bonne énergie.
Enfin, ce taux est influencé aussi par l’ingestion totale (quantité de matière sèche consommée), la fréquence des repas, les apports minéraux (soufre, sodium) et les particularités individuelles (statut sanitaire, niveau de production). Il faut donc l’interpréter dans son ensemble, et non comme un simple chiffre isolé.
2. Pourquoi le pâturage influence ce taux ?
2.1 Une herbe jeune très riche en azote soluble
L’herbe de printemps, notamment en début de saison ou sur des repousses rapides, est caractérisée par une forte teneur en protéines totales, souvent entre 18 et 22 % de MAT. Une grande partie de ces protéines sont solubles, c’est-à-dire rapidement dégradables dans le rumen. Lorsqu’une vache consomme une quantité importante de cette herbe jeune, l’afflux de protéines solubles entraîne une production massive d’ammoniac (NH3) dans le rumen.
Pour que cet ammoniac soit utilisé efficacement, il faut qu’il y ait simultanément une disponibilité suffisante d’énergie fermentescible à travers les glucides rapidement dégradables (sucres, amidons). Or, l’herbe jeune peut parfois être pauvre en sucres solubles, surtout par temps nuageux ou après une nuit fraîche. Il peut alors manquer de "carburant" pour les bactéries du rumen, qui ne parviennent pas à fixer l’azote efficacement. Cet excès est alors absorbé par l’organisme et transformé en urée.
Ce déséquilibre temporaire, fréquent en période de pousse active, explique en partie pourquoi les taux d’urée grimpent souvent au printemps, même sans changement radical dans la conduite d’alimentation.
2.2 Une digestion plus rapide et moins structurée
Le fonctionnement du rumen dépend fortement de la structure physique des aliments. En bâtiment, la ration est souvent mélangée et contient des fibres longues (foin, ensilage, paille), qui favorisent la stratification du contenu ruminal : particules grossières en haut, milieu de fermentation au centre, phase liquide en bas. Ce fonctionnement en strates permet une digestion progressive et une régulation plus fine de la fermentation.
Au pâturage, l’herbe ingérée est très humide, riche en eau et en protéines solubles, mais pauvre en fibres longues. Elle se digère rapidement et homogènement, transformant le rumen en une sorte de "soupe" agitée par les contractions ruminales. Cette digestion plus fluide favorise une libération rapide de l’ammoniac et une accélération du transit.
Si les autres composants de la ration ne compensent pas cette dynamique, cela peut conduire à une moindre efficacité de la fixation de l’azote dans les protéines microbiennes, et donc à une augmentation de l’urée circulante.
2.3 Une variabilité très forte d’une traite à l’autre
Contrairement à une ration mélangee distribuée en bâtiment, l’herbe pâturée varie en quantité et en qualité plusieurs fois par jour. Le stade de la plante, le climat, l’heure de la journée, la nature du sol ou encore les pratiques de gestion (temps de retour, durée de passage, fertilisation) influencent fortement la composition de l’herbe.
De plus, les prises alimentaires au pâturage sont souvent plus irrégulières : gros repas après ouverture d’une parcelle, ralentissement par météo défavorable, réduction de l’appétit en fin de jour. Cette variabilité impacte directement le métabolisme ruminal et la production d’urée. Des études menées en Nouvelle-Zélande, en Irlande et en Australie ont montré que le MUN (Milk Urea Nitrogen) pouvait varier de plus de 100 mg/l en quelques heures dans un même troupeau pâturant.
Ce constat plaide pour une lecture prudente des valeurs d’urée en période de pâturage. Plus que le chiffre brut, c’est la tendance sur plusieurs jours ou semaines qui doit orienter le diagnostic et la réflexion technique.
3. Le taux d'urée est-il un bon indicateur pour piloter l'alimentation au pâturage ?
Le taux d’urée dans le lait est souvent perçu comme un thermomètre de l’équilibre alimentaire. Mais peut-on vraiment s’y fier pour ajuster une ration au pâturage ? Quels sont ses avantages, ses limites, et les risques d’interprétation trop simpliste ? Voyons cela point par point.
3.1 Ce qu’il peut signaler
Le taux d’urée, bien qu’indirect, donne des indications précieuses sur la façon dont la vache valorise les protéines qu’elle ingère. Un taux élevé, surtout s’il se maintient dans le temps, peut signaler plusieurs choses :
Un déséquilibre entre azote et énergie : L’excès d’ammoniac dans le rumen découle généralement d’un excès de protéines dégradables non accompagnées d’assez de glucides fermentescibles. C’est typique de certaines situations de pâturage où l’herbe est très azotée mais l’énergie disponible insuffisante.
Une inefficacité alimentaire : Trop d’azote qui part en urée, c’est de l’azote qui n’est pas utilisé pour faire des protéines microbiennes, donc du gaspillage. C’est un coût économique (protéines mal valorisées) mais aussi environnemental (excès d’azote dans les urines).
Un potentiel impact sur la fertilité : Plusieurs travaux, notamment en Nouvelle-Zélande, ont mis en lien un taux d’urée laitier élevé (> 450-500 mg/l) avec une baisse de fertilité. L’urée en excès dans le sang pourrait altérer l’environnement utérin (modification du pH, toxicité embryonnaire), notamment autour de la période d’implantation.
Des surcharges hépato-rénales : Dans les cas extrêmes, une production excessive d’urée fatigue le foie et les reins. Ce n’est pas un problème systémique immédiat, mais cela peut réduire la résilience globale de l’animal, notamment en période de stress thermique ou de transition.
En résumé, un taux d’urée élevé ne doit pas être ignoré, surtout s’il s’inscrit dans la durée et s’il est associé à des signes d’inefficacité (baisse de TP, baisse de fertilité, crottes liquides, appétit irrégulier, etc.).
3.2 Ce qu’il ne dit pas toujours
Malgré son intérêt, le taux d’urée reste un indicateur partiel, influencé par de nombreux facteurs, et qui peut être interprété à tort s’il est pris isolément.
Il ne reflète pas directement la qualité de la ration : Une herbe très jeune, riche, appétente, peut entraîner un taux d’urée élevé sans nuire à la production ni à la santé des animaux. Ce n’est pas forcément une ration déséquilibrée : elle est juste temporairement trop riche en azote.
Il ne tient pas compte du comportement des animaux : Si les vaches ont moins pâturé à cause de la chaleur ou du vent, ou si elles ont consommé plus le soir qu’en journée, cela peut influer sur le pic d’urée de la traite sans qu’il y ait eu de problème rationnel réel.
Il ne reflète pas la réponse de l’animal : Certaines vaches valorisent très bien un excès d’azote, surtout les hauts niveaux de production, alors que d’autres, en fin de lactation ou en stress, éliminent plus d’urée. Deux animaux dans un même troupeau peuvent avoir des taux très différents pour une même ration.
Il est sensible à des effets transitoires : après un changement de parcelle, un coup de chaud, une pluie, une fertilisation azotée récente… le taux d’urée peut varier fortement, sans que cela nécessite d’intervenir.
Enfin, dans certains systèmes très pâturant (ex : Irlande, Nouvelle-Zélande), des taux d’urée de 350 à 400 mg/l sont courants et bien tolérés, sans incidence majeure, car tout le système est adapté à cette dynamique.
3.3 Un indicateur parmi d’autres dans une logique de pilotage global
Plutôt que de viser un chiffre “idéal”, il est plus judicieux de considérer l’urée comme un indicateur de tendance, à croiser avec :
L’évolution de la production laitière (niveau et stabilité)
Les taux butyreux et protéiques (TP surtout)
L’aspect et la consistance des bouses
Le comportement des animaux (rumination, appétit, déplacements)
Les performances de reproduction
La teneur en MAT de l’herbe (analyse ou estimation)
Les conditions climatiques et la gestion du pâturage
En résumé, le taux d’urée a du sens, mais dans un faisceau d’observations. En période de pâturage, vouloir le piloter au jour le jour est souvent source d’interprétations erronées. Il faut privilégier une analyse sur la durée, couplée à l’observation du troupeau.
4. Gérer les transitions alimentaires pour limiter les pics d’urée
La période de transition entre l'alimentation hivernale en bâtiment et le retour au pâturage est une phase clé dans la gestion du métabolisme azoté. Elle est souvent à l’origine de hausses brutales du taux d’urée dans le lait, liées à des déséquilibres temporaires entre apport azoté et énergie disponible. Anticiper et accompagner ces transitions permet non seulement de lisser ces pics, mais aussi de mieux valoriser l’herbe de printemps sans nuire à la santé ni aux performances du troupeau.
4.1 Pourquoi les transitions sont critiques pour l’équilibre ruminal
En bâtiment, les rations sont généralement équilibrées, mélangées, stables, et adaptées aux besoins des vaches. Le retour au pâturage, surtout quand il est rapide, bouleverse ce cadre. On passe souvent d’un régime riche en fibres et en fourrages conservés, à un régime très humide, riche en azote soluble, et moins prévisible.
Cette transition brutale peut perturber :
La flore ruminale, qui met plusieurs jours à s’adapter à un nouveau type de substrat.
Le transit, qui s’accélère souvent avec l’arrivée de l’herbe jeune.
L’ingestion, qui devient plus variable (météo, appétit, heures de sortie).
L’équilibre azote/énergie, qui se désynchronise facilement.
Ces perturbations peuvent entraîner un afflux d’ammoniac mal valorisé, et donc une hausse du taux d’urée dans le lait.
4.2 Stratégies concrètes pour accompagner la transition
Pour éviter des déséquilibres trop forts et limiter les pics d’urée, plusieurs leviers peuvent être mobilisés :
➡ Maintenir une base de fourrages secs en début de pâturageMême lorsque l’herbe est disponible, continuer à distribuer du foin ou de l’enrubanné permet de maintenir une certaine structure dans la ration. Cela favorise la mastication, ralentit le transit, et améliore la régulation de la fermentation ruminale.
➡ Réintroduction progressive de l’herbePlutôt que de basculer en 24 ou 48h vers une ration 100 % pâturage, il est conseillé de faire une montée progressive : 2h de pâturage les premiers jours, puis allongement des sorties, en maintenant des repas en bâtiment ou des compléments à l’auge.
➡ Apport complémentaire d’énergie fermentescibleL’apport de concentrés énergétiques (maïs grain, pulpe de betterave, orge…) permet de compenser un déficit en glucides rapidement disponibles, et d’améliorer l’utilisation de l’azote ruminal. Attention toutefois à adapter la quantité à l’ingestion réelle d’herbe pour éviter les acidoses.
➡ Éviter les à-coups de fertilisationDes parcelles fraîchement fertilisées avec de l’azote minéral (urée, ammonitrate) peuvent temporairement faire exploser la teneur en nitrates et en azote soluble de l’herbe. Il est conseillé d’attendre quelques jours après l’apport avant de remettre les vaches sur ces prairies.
➡ Observer les bouses et le comportementDes crottes très liquides, verdâtres et mousseuses, associées à une baisse de rumination ou un comportement nerveux sont souvent les signes d’un déséquilibre azote/énergie. Elles précèdent souvent une hausse du taux d’urée. Mieux vaut ajuster la complémentation ou la durée de pâturage avant de chercher à corriger après coup.
Conclusion
Le pâturage tournant dynamique : un levier pour maîtriser l’urée et booster l’efficience
Si le pâturage, mal conduit, peut induire des hausses d’urée dans le lait, l’inverse est aussi vrai : un pâturage bien piloté, en particulier via un pâturage tournant dynamique (PTD), peut permettre d’optimiser la valorisation de l’herbe sans excès d’azote, et donc de maintenir des taux d’urée dans une zone maîtrisée.
5.1 Un meilleur contrôle de la qualité de l’herbe
Le PTD permet à l’éleveur de faire consommer l’herbe à un stade physiologique plus stable et optimal (feuillu, avant épiaison), avec :
une teneur en MAT plus modérée (16–18 % au lieu de 20–22 % en herbe trop jeune),
un meilleur équilibre MAT/sucres grâce à une photosynthèse maximale,
une meilleure ingestion et plus de régularité sur la journée.
Ce pilotage fin permet donc de réduire les pics d’azote soluble dans le rumen, tout en maintenant des performances laitières élevées.
5.2 Une ingestion plus régulière et plus prévisible
Le fait d’entrer les vaches dans des paddocks bien définis, avec une herbe à un stade homogène, favorise des prises alimentaires plus constantes, donc une fermentation ruminale plus stable. Cela limite les à-coups qui favorisent les excès d’urée d’un jour à l’autre.
Dans les systèmes en libre parcours ou pâturage continu, l’ingestion est plus hétérogène, les plantes à des stades très différents, et le risque de surconsommer des pointes d’azote est bien plus élevé.
5.3 Une capacité accrue à piloter la complémentation
En connaissant précisément la surface, le stade, et la quantité d’herbe offerte, l’éleveur en PTD est en capacité de calculer plus finement les besoins de complémentation, notamment en énergie (maïs grain, céréales, pulpe, etc.).
Cela permet de réajuster l’équilibre azote/énergie presque en temps réel, ce qui est le levier le plus direct sur la maîtrise de l’urée dans le lait.
5.4 Un cercle vertueux sur la performance et l’environnement
Des études menées en Irlande et Nouvelle-Zélande montrent que les exploitations en pâturage tournant dynamique bien maîtrisé :
maintiennent des taux d’urée stables, souvent autour de 250–300 mg/l, même avec des niveaux de pâturage élevés (> 70 % de l’alimentation),
maximisent la production de lait par kg d’azote ingéré,
réduisent les pertes d’azote dans l’environnement (urine, émissions gazeuses),
conservent une fertilité correcte, même en système très herbager.




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