Tranche de vie – Antoine Mosnier : “Vaches en santé = ferme en santé”
- Thomas MAUGER
- 24 juil.
- 6 min de lecture
Antoine Mosnier n’a pas repris la ferme familiale. Il a choisi, construit et conquis son propre chemin, à l’image de son système d’élevage : structuré, cohérent, et sans fioritures.

Originaire d’Ambert, dans le Puy-de-Dôme, il baigne pourtant dès l’enfance dans une ambiance agricole. Mais au départ, c’est la mécanique qui l’attire. Après des études dans ce domaine, il débute sa carrière dans la vente et la maintenance de matériel agricole, avant de bifurquer vers la scierie. Rapidement, l’ennui et l’envie d’ailleurs le poussent à changer de voie : “Je voulais comprendre la technique laitière”. Cette quête le mène… au Canada.
Antoine ne s’est pas contenté d’apprendre l’élevage en France. Il est parti chercher ailleurs ce qu’on ne lui proposait pas ici : de la cohérence, de la rigueur économique, et une vision globale de l’élevage. Il commence son tour du monde par le Canada, presque par hasard. Pour obtenir son visa, il doit trouver un emploi sur place : ce sera dans une ferme laitière spécialisée en génétique. Un élevage ultra-pointu, orienté génétique, performance et vente de reproducteurs. "C’était une ferme presque hors-sol, les vaches sortaient à peine quelques mois dans l’année, mais la base alimentaire restait 100 % herbe… conservée. Tout était organisé pour que le temps de travail soit dédié à l’élevage.
Ce système canadien lui ouvre les yeux sur l’importance de la spécialisation et de la rigueur. Mais il en ressort avec une frustration : pas assez d’herbe fraîche sous les sabots. Il veut voir ce que donne un système basé sur le pâturage. C’est en Nouvelle-Zélande qu’il trouve sa réponse.
Ce voyage-là n’était même pas prévu pour durer. "Je partais trois mois pour découvrir le pays, j’y suis resté un an." Il travaille sur une plateforme de 500 ha irrigués dans le Canterbury, avec 1900 vaches laitières, en système vêlage groupé de printemps. Organisation millimétrée, gestion de l’herbe en temps réel, suivi économique drastique : "Chaque euro sorti devait rapporter au moins 1, idéalement 1,5." Il découvre l’élevage avec des veaux élevés à part, un temps de travail réduit mais bien calibré, et surtout un rapport sain au métier. "Là-bas, les gens sont ouverts d’esprit, pas stressés. C’est un métier qu’ils aiment, et ça se sent."
C’est aussi la première fois qu’il se projette. Il se dit : "Un jour, j’appliquerai tout ça chez moi."
Avant cela, il passe par le Royaume-Uni, toujours en lien avec un grand propriétaire terrien. D’abord "grass manager" sur 300 ha, il gère les surfaces et l’alimentation d’un troupeau en vêlage d’automne. Puis il devient responsable d’exploitation sur une autre ferme du même groupe : 280 vaches, 80 ha de pâturage, un salarié sous sa responsabilité, les génisses à gérer, et surtout le pilotage du coût de production. "C’était du low cost bien assumé. J’ai adoré."
À chaque étape, il monte en compétences. Il teste, il compare, il s’approprie des méthodes. À la fin de son périple, il ne se voit plus faire autre chose : ce sera l’élevage laitier. Mais pas n’importe comment.
De retour en France, Antoine n’appuie pas tout de suite sur le bouton “installation”. Il prend un dernier virage : 18 mois chez Pâturesens, en tant que conseiller systèmes herbagers dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. "La dynamique de l’équipe à l’époque était super, très formatrice. Mais j’ai aussi vu à quel point c’était dur de faire bouger les lignes." Dans une région parfois figée sur des modèles anciens, il se heurte à la résistance au changement. Mais cela renforce sa détermination à mettre lui-même en œuvre ce qu’il a vu à l’étranger. Et surtout à ne pas attendre que le changement vienne des autres.

🚜 De l’installation au système bien en place : une ferme construite à la main
Le 1er janvier 2021 marque le début concret de l’aventure. Antoine s’installe en individuel, sur 63 hectares d’un seul tenant appartenant à son oncle. Il n’y a rien sur place. Pas de bâtiment, pas de clôture, pas de salle de traite. Rien, sinon des terres utilisées jusqu’alors pour la culture de vente, et des sols fatigués.
Mais pour Antoine, ce n’est pas un problème, c’est une opportunité. Il va pouvoir construire un système cohérent dès le départ, sans avoir à déconstruire l’existant. Il démarre avec une traite mobile, investit dans les clôtures, dans l’abreuvement, dans les chemins… et pose les bases d’un système pâturant, vêlage groupé, low cost mais performant.
“Le low cost, ce n’est pas quelque chose que j’ai subi. C’était logique, vu les moyens disponibles, mais surtout ça me semblait cohérent avec ce que j’avais appris. Simplifier, maîtriser, raisonner.”
Les premiers mois sont intenses, mais la dynamique est bonne, l’organisation se met en place, le système prend forme. Et puis, en 2023, un événement bouscule tout : le décès de son oncle. Antoine reprend alors le reste de la ferme, doublant quasiment la surface : 125 ha au total, dont toujours 62 ha de plateforme pâturable.
Le cheptel monte à 125 vaches laitières, soit 180 UGB. Une dizaine d’hectares de maïs ensilage sont intégrés dans la rotation des prairies de fauche, pour sécuriser l’apport énergétique du troupeau.
C’est aussi en 2023 suite au décès qu’il reprends une activité annexe de fourniture de plaquettes forestières, une activité saisonnière qui lui prend deux semaines par an, mais qui lui permet de garder un pied dans son ancien métier. Une forme d’équilibre, aussi, entre deux univers.
L’année 2024 marque une autre étape importante : la construction de la salle de traite. “C’est le seul élément que j’aurais aimé avoir dès le départ. Mais la banque ne suivait pas. Ce n’est pas un regret, parce que je savais que ce serait temporaire, mais ça aurait vraiment facilité les choses.” Aujourd’hui, avec une salle de traite opérationnelle et une routine bien en place, le confort de travail est incomparable.
Côté main-d’œuvre, Antoine a aussi fait un choix fort : il travaille avec un salarié à temps plein et un salarié à mi-temps, pour éviter la surcharge mentale et maintenir un rythme soutenable. “C’était une volonté claire de ne pas se laisser déborder. Je ne voulais pas finir rincé tous les soirs. On peut être performant sans s’épuiser.”
✅ Bilan : une installation réussie et des leçons tirées
Quatre ans après son installation, Antoine affiche une fierté tranquille. Celle d’avoir construit de ses mains un système cohérent, en partant de rien, et d’avoir prouvé que c’était possible. "Il y a eu beaucoup de gens pour me dire que ça ne marcherait pas. C’est ce que je retiens avec le plus de satisfaction : avoir contredit ces pronostics."
S’il y a un domaine qu’il referait différemment, c’est la gestion sanitaire. Il évoque des problématiques d’import, de statut sanitaire flou, de manques de vigilance au départ. “C’est un point qu’on sous-estime, et qui coûte très cher. Le tout, c’est de ne pas s’en rendre compte trop tard.”
Mais au-delà de ces erreurs de jeunesse, il ne changerait rien à son parcours. Chaque étape, chaque galère, chaque ajustement a permis de construire ce qu’il a aujourd’hui : une ferme qui tient la route, un système qu’il comprend de fond en comble, et une vie professionnelle à son image.
“On apprend à chaque erreur. Et il y en a, c’est sûr. Mais tant qu’on reste lucide, ça fait avancer.”
Antoine fait partie de ces éleveurs qui se sont construits hors des sentiers battus. Pas par rejet, mais par choix éclairé. Son système, il ne l’a pas copié : il l’a assemblé, pièce par pièce, à partir de ce qu’il a observé, testé, éprouvé. Et c’est ce qui en fait aujourd’hui toute la force.
Vision et transmission : “Vaches en santé = ferme en santé”
Quand on lui demande de résumer sa vision de l’élevage en une phrase, Antoine n’hésite pas une seconde :
“Vaches en santé = ferme en santé.”
Et il précise aussitôt : “C’est valable aussi pour les sols. Ce sont les deux piliers. Si tu fais du bon boulot là-dessus, le reste suit.”
Cette phrase, à première vue simple, condense en réalité toute sa philosophie : mettre la biologie au cœur du système, respecter les animaux, les rythmes naturels, la croissance de l’herbe, et faire en sorte que l’exploitation fonctionne avec les cycles, pas contre eux. Pas besoin de surmécanisation, ni de systèmes complexes : ce qui compte, c’est la cohérence d’ensemble.
Il revendique un regard critique, mais lucide, sur l’environnement agricole français :
“On a un vrai retard technique en France. On parle beaucoup, on théorise, mais sur le terrain, les systèmes sont souvent figés. Il faut sortir, voir ce qui se fait ailleurs, se remettre en question.”
Pour Antoine, ce retard vient en partie de l’écosystème para-agricole : les structures de conseil, les banques, les chambres, les syndicats, qui — selon lui — freinent parfois l’innovation au lieu de la faciliter. “J’ai beaucoup appris à l’étranger parce que j’ai vu des systèmes tournants vraiment bien, avec peu de moyens. Des trucs simples, qui marchent.”
Son message aux jeunes éleveurs ou à ceux qui doutent de leur projet :“Faites votre propre chemin. Écoutez ceux qui font. Et allez voir ailleurs : c’est le meilleur investissement que vous ferez.”
Pas de leçon à donner, mais un appel à l’expérience, à l’observation, à la curiosité. Antoine ne cherche pas à imposer un modèle — le sien est le fruit d’un long parcours, pas d’une recette universelle — mais il affirme avec conviction qu’il est possible de réussir en sortant des sentiers battus. À condition de s’y préparer, de travailler avec rigueur, et de ne jamais perdre de vue l’essentiel : la santé des animaux, des sols, et de soi-même.





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